Connaissances pratiques concernant la nature et l’univers
Chaque société humaine possède un référentiel de pratiques qui font intervenir des connaissances acquises au cours du temps et qui permettent aux individus de faire face à des phénomènes naturels, de les expliquer, de remédier aux maladies qui surviennent, de trouver des solutions et des explications souvent métaphysiques à des situations très difficiles.
Au Maroc, les populations, qu’elles soient rurales ou citadines, exercent un certain nombre de pratiques liées à la pharmacopée, à la magie, à la géomancie, à la voyance, à la sorcellerie, à la régulation des saisons et à d’autres croyances populaires qui se rattachent à l’environnement naturel.
La pharmacopée et les savoirs de santé
La connaissance des plantes médicinales constitue la part la plus visible de ce patrimoine. Les herboristes des médinas classent les remèdes selon leur effet : tièdes, froids ou chauds. Le répertoire est large — thym, safran, nigelle, rhizomes d’angélique, eau de rose, miel — et il est complété par des pratiques comme la sudation, l’application de sable chaud ou l’usage de l’huile d’olive chauffée. Ces savoirs ne sont pas consignés : ils circulent de bouche à oreille, au sein des familles et auprès des guérisseurs traditionnels.
Deux figures se partagent la charge. L’herboriste vend les matières premières et conseille sur les dosages ; le guérisseur intervient là où le remède ne suffit plus. Les matrones, elles, détiennent un savoir obstétrical complet, transmis par les femmes d’une génération à l’autre.
La lecture des saisons et du ciel
Avant l’arrivée des bulletins météorologiques, la décision de semer ou de récolter reposait sur l’observation du ciel et des animaux. Le retour régulier de certaines espèces, la forme des nuages à l’horizon, la couleur du ciel au crépuscule : autant de signes qui fondaient un calendrier agricole oral. Ce savoir reste vivant dans les zones de culture céréalière et dans l’organisation des troupeaux, où la migration suit des règles anciennes.
Le rythme des fêtes religieuses obéit lui aussi à l’observation : la lune fixe la date des célébrations, et les fêtes qui en découlent rythment la vie de nombreuses localités, jusqu’aux moussems.
La géomancie et les pratiques divinatoires
La géomancie — appelée raml au Maroc — consiste à tracer des points dans le sable ou sur une surface pour en dégager des figures interprétées ensuite par le devin. Elle intervient dans les décisions ordinaires : un départ, un mariage, un emprunt. Elle s’accompagne de la lecture de la main, de l’interprétation des songes et de la cartomancie.
Ces pratiques se rencontrent autant dans les quartiers urbains que dans les campagnes. Elles répondent à un besoin de prévoir, sans jamais se substituer entièrement au recours médical.
Les croyances protectrices
Une part importante de ces connaissances vise à se protéger plutôt qu’à soigner. Le mauvais œil, les djinns, la jalousie : on s’en prémunit par des amulettes portées sur le corps, des formules récitées à voix basse, ou encore par l’écriture de passages coraniques glissés dans un étui de cuir. Le baraka — la bénédiction attribuée aux saints et aux lieux de pèlerinage — appartient au même registre : on cherche la protection auprès d’un tombeau vénéré plutôt que dans un raisonnement causal.
Un patrimoine transmis sans école
Ce qui distingue ces savoirs, c’est leur mode de transmission : aucun manuel, aucune institution. Ils passent par la pratique, l’observation et l’apprentissage au contact d’un aîné. C’est cette fragilité qui en fait un objet de sauvegarde, la disparition d’un seul détenteur pouvant emporter avec elle une part entière d’un répertoire.
À ce titre, ces pratiques complètent ce que le patrimoine naturel du Maroc décrit par ailleurs : là où l’un inventorie les espaces, l’autre consigne la manière dont les habitants les lisent.